Il fallait oser, il y a quelques années encore, posséder une bicyclette à São Paulo. Rien n’était prévu pour la stocker chez soi, rien non plus pour la stationner dans l’espace public et, naturellement, rien n’était fait par la municipalité pour faciliter leur circulation dans la ville.

Les autorités de la mégalopole de São Paulo, 1500 km2, 20 millions d’habitants, des autoroutes urbaines striant l’espace urbain de toutes parts à la hauteur du dixième étage des gratte-ciel, avaient pour seule préoccupation de fluidifier la circulation chaotique des sept millions de véhicules automobiles que les Paulistains se vantaient de posséder, les achetant le plus souvent par deux : une avec une plaque d’immatriculation paire et une avec une plaque impaire pour pouvoir circuler tous les jours de la semaine.

São Paulo était alors sans doute la dernière ville où l’on aurait imaginé pouvoir se déplacer sur un deux roues seulement mu à la force du mollet.

C’est dans ce contexte que l’on vit apparaître, au début de la décennie 2010, les premiers kilomètres réservés aux vélos. Les voies de circulation n’étant pas modifiables pour y dessiner des pistes cyclables, les autorités eurent l’idée, à première vue insolite et hautement risquée, de réserver la voie de gauche de certaines avenues et autoroutes urbaines à l’usage exclusif des cyclistes, le dimanche de 7 heures à 16 heures précises.

C’est ainsi que les automobilistes brésiliens découvrirent, ébahis, que leurs congénères pouvaient se déplacer en ville, juchés sur de drôles de machines, faites de deux fines roues à rayons reliées par un cadre en métal surmonté d’une sorte de minuscule tabouret sur lequel ils posaient leur séant afin de mieux appuyer sur de petites plaquettes pivotantes qui faisaient tourner une chaîne qui elle-même entraînait la roue arrière.

Forte de cette première expérience réussie, la municipalité étendit bientôt le réseau de ce que les Brésiliens, jamais dépourvus de «jeitinho» (sorte de sens du système D) allaient oser appeler des pistes cyclables. Le réseau atteint aujourd’hui 400 kilomètres, dont une partie, il est vrai, se situe hors des voies de circulation automobile et peut donc être empruntée tous les jours et à toute heure.

C’est ainsi que l’usage du vélo se développa à São Paulo et que survinrent les premiers accidents. Soit qu’une manœuvre imprudente avait précipité le vélocipédiste au tapis collant du macadam surchauffé, soit encore que certains usagers, pratiquant depuis peu, finissaient leur course dans un groupe d’autres usagers affairés, à l’arrêt et hilares, à faire mille et un selfies pour immortaliser l’instant, soit enfin que le cycliste avait oublié de regarder sa montre et, 16 heures étant passées, la voie sur laquelle il croyait pouvoir circuler en toute sécurité avait été rendue aux grosses cylindrées vrombissantes dont le «Paulistano» raffole tant.

Les choses auraient pu dégénérer lorsque surgirent d’on ne sait où, envoyés par on ne sait qui, comme le fruit d’une génération spontanée, de jeunes hommes et de jeunes femmes, visiblement cyclistes aguerris, prodiguant conseil ici, offrant escorte là, proposant de guider les plus fébriles, montrant les meilleures «dicas» (trucs) pour échapper aux autos, aidant chacun à rentrer chez soi sain et sauf.

Les «Anjo bike» (anges du vélo) de São Paulo étaient nés.

Marcos Bueno de Oliveira, jeune technicien de l’environnement travaillant pour une ONG oeuvrant à la préservation de la nature à São Paulo, eût le premier l’idée de se lancer, bénévolement. Puis son épouse se joint à lui. Le premier «couple d’anges» veillait sur des cyclistes qui ignoraient tout de son existence. Des amis se joignirent au couple, des amis des amis, des connaissances aussi, et, peu à peu, une association fut constituée pour officialiser l’existence des Anjo bike. Un logo fût adopté et aujourd’hui l’association compte plusieurs centaines de membres, arborant t-shirt aux couleurs du logo.

L’association est aujourd’hui incontournable dans la capitale économique du Brésil qui porte le nom d’un Saint (Paul de Tarse) connu pour son incroyable capacité à parcourir des milliers de kilomètres… à pied.

Marc Peltot (Sao Paulo – 2009-2013)