Vienne - Crédit photo : Yann Hwang

Faire du vélo dans le pays de François-Joseph est un jeu d’enfant pour ceux qui ont les mollets qui le permettent (les montagnes couvrent plus des deux tiers de la surface au sol). Sur les bords du Danube, d’une grande platitude par définition, Vienne offre non seulement la parfaite topographie pour ceux qui ont des problèmes de braquet mais surtout l’une des meilleures infrastructures cyclistes au monde : 1300 kilomètres de pistes cyclables dans la capitale autrichienne, 1,8 millions d’habitants, contre 700 à Paris, donnent une idée des facilités offertes pour les écomobiles (et soulignent en même temps le scandaleux sous-développement de la capitale française sur ce sujet).

Pour bien comprendre, il faut décrire ce qu’est une piste cyclable à Vienne, en comparaison des nôtres :

Elles sont conçues pour aller vite et loin : les vélo « commuters » y sont les rois grâce à des axes véloroutiers qui gomment toute solution de continuité : absence de chicanes, peu de feux ou alors programmés pour que les cyclistes soient prioritaires par rapport aux voitures, pas de mixité avec les polluants de toute sorte sur la chaussée grâce à des voies nettement séparées, etc. Dès que le trottoir offre une largeur suffisante, comme c’est le cas sur la célèbre Ringstrasse (les Champs-Elysées circulaires de Vienne), une voie à double sens peinte en rouge pour vélo est tracée. Les cyclistes y roulent vite. Très vite. Il ne s’agit pas de routes conçues uniquement pour les ballades en famille du dimanche mais pour que les Viennois puissent se rendre au travail à vélo, ou d’un point à un autre, sans perte de temps. Et gare aux piétons – pour la plupart les touristes dotés de bâtons à selfies– qui auraient le malheur de poser un pied sur cette bande rouge ! Les Autrichiens ne sont pas plus disciplinés qu’ailleurs, ils sont surtout sûrs de leur droit : ils préféreront vous écraser avec leur bicyclette que d’y renoncer en vous insultant dans un patois qu’il est préférable de ne pas comprendre. Le Viennois a l’obsession de faire respecter la règle et, si possible, de mettre en défaut ceux qui la violent, attitude intégriste dans la mesure où elle ne tolère aucun égarement, même involontaire.

Pour autant, cette discipline a des avantages certains. Il est par exemple possible de s’aventurer sans risquer de prendre un Uber de face dans les petites rues à contre-sens vélo, ce qui à Paris est non seulement contre-intuitif mais surtout contre-indiqué pour ceux qui tiennent à la vie. A Vienne, ces tracés à contrecourant existent partout et les automobilistes s’écartent lorsqu’un vélo arrive de face (à Paris, il aurait tendance à chercher à vous plaquer sur le côté et est-il légitime de penser que ces tracés sont des pièges conçus par les pouvoirs publics pour se débarrasser des cyclistes urbains ?).

Il n’a pas échappé non plus aux Autrichiens, toujours très pragmatiques quand il s’agit de faire des affaires, que pour attirer la manne issue du tourisme, une politique vigoureuse pour favoriser les visites à vélo de l’ex-capitale austro-hongroise était nécessaire. D’extraordinaires circuits sont proposés reliant le Prater à InnerStadt en passant par la Donauinsel. Cette île est sans doute l’endroit le plus merveilleux pour tous les types de vélocipédistes : un parc naturel et protégé s’étirant en bordure de la ville sur 26 kilomètres de long et 500 mètres de large au milieu du Danube, sans construction, ni bien sûr d’accès aux automobiles, doté de voies bitumées pour la pratique du vélo ou du roller. S’y côtoient les cyclistes de course, les familles à tandem, vélos à remorque, triporteurs, biporteurs ou finalement, pour la plupart, avec des vélos dotés simplement d’un cadre, de deux roues, d’une selle et d’un guidon. Cette île est sans doute l’un des paradis du vélo sur terre sauf pour les grimpeurs qui auront toutefois la possibilité de pousser leur cadre carbone plus au nord pour atteindre en 20 minutes le massif du Kahlenberg couvert de vignes et de forêts culminant à 580 mètres au-dessus de Vienne, bien suffisant pour garder une forme préalpine acceptable pour se préparer à attaquer les cols du Tyrol ou du Salzkammergut. A partir de la Donauinsel, il est aussi possible de vous rendre à Bratislava le long du Danube sur une voie cyclable prévue à cet effet qui serpente dans une réserve naturelle ; 70 kilomètres à plat pour relier deux capitales européennes dans la journée, expérience incontournable.

Dans la ville où ont été inventés la Sachertorte et le croissant sans pâte feuilletée, le vélo est un accessoire de tous les jours. Il l’est tellement que les vélos en libre-service, qui sont disponibles partout, sont peu utilisés, tout simplement parce que tous les Viennois ont un vélo personnel. Ils n’ont pas besoin d’en emprunter. L’offre pour s’équiper de bicyclette est ainsi extrêmement diversifiée et non monopolisée par de grandes enseignes. C’est le signe de la relation particulière que la population peut avoir avec cet objet dans les pays sur ce plan les plus avancés. Au même titre que l’habillement, le vélo constitue ainsi un élément important de l’identité du propriétaire. La plupart des Viennois possèdent un objet soigneusement choisi et transformé à l’image qui leur correspond : comme à Paris, le hipster roulera en pignon fixe, l’étudiant pédalera inconfortablement courbé sur un vieux cadre de course en acier des années 70 de la marque « Puch » (équivalent local de nos vieux cadres Peugeot) aux freins défectueux, mais n’en changera pour rien au monde. Le dirigeant d’entreprise se devra d’enfourcher un commuteur allemand avec vitesses aux moyeux et courroie de transmission pour ne pas se tâcher les bas de son pantalon de costume avec des freins à disques puissants, tandis que le musicien du Musikverein roulera sur un vélo porteur avec selle en cuir Brooks sur lequel il aura placé sur le porte bagage de roue avant sa jolie serviette en cuir (de la même couleur que la selle) pour ses partitions.

Seul point noir : les vols de vélo sont courants à Vienne. On aurait pu croire que cette ville d’Europe, qui domine le classement mondial de la sécurité depuis 7 ans, offre la possibilité d’oublier son antivol à la maison. C’est une erreur. Le vol de bicyclette est courant mais le Viennois a trouvé les astuces pour compenser rapidement la perte : sur le site internet Willhaben, les vélos volés la veille s’y retrouvent à des prix acceptables. Autre conseil d’initiés : vous aurez une chance non négligeable, le samedi matin, à la brocante au bout du Naschmarkt - marché de Vienne, véritable institution considérée aussi comme la porte des Balkans – de retrouver le vélo que l’on vous aura fauché durant la semaine, pour un prix raisonnable.

La bicyclette est très populaire également chez les enfants viennois qui, dès leur plus jeune âge, apprennent au Prater ou au Stadtpark les joies de la draisienne quand ils ne sont pas transportés quotidiennement par leur maman ou leur papa dans une charrette pour se rendre à l’école ou au kindergarten.

J’ai eu la chance, pour ma part, d’éprouver ce plaisir immense de contempler ma fille de 4 ans ravie de commencer sa journée par une petite balade à vélo quand je la conduisais, assise sur son siège fixé sur le porte-bagage, au Lycée français de Vienne. C’est une véritable joie partagée, dans un cité permettant de pédaler sans stress, de commencer la journée le nez au vent frais du matin.

Yann Hwang