La grande grève des transports de la fin 2019 – début 2020 n’est pas encore terminée mais déjà quelques réflexions s’imposent au cycliste auteur de ces lignes. Il ne s’agira pas de se prononcer ici sur le bien-fondé de la réforme des retraites (à l’origine du conflit), pas plus que sur la légitimité ou non de la grève des transports, engagée désormais depuis plus d’un mois. Il ne s’agit ici que de quelques observations d’un témoin sur deux roues.

La grève avait mal commencé : les deux premières journées des 5 et 6 décembre avaient été marquées par des pluies glaçantes et un grand froid venteux. Les Franciliens avaient anticipé la grève et peu nombreux furent ceux qui tentèrent de gagner leur lieu de travail ces jours-là. Pour le cycliste quotidien, les voies étaient plus libres encore que d’habitude. L’arrivée ponctuelle se paya par des habits trempés pour le reste de la journée. Dans les couloirs du quai d’Orsay, on croisait surtout des collègues venus à bicyclette (ou à pied). L’administration avait accepté d’ouvrir assez largement ses portes pour que les vélos soient mis à l’abri à l’intérieur des enceintes gardées.

Les choses se sont progressivement corsées au cours des semaines suivantes. La météo devenait certes plus clémente. Mais à mesure que le conflit s’amplifiait, il fallut trouver des solutions alternatives aux transports publics. Les rues se remplirent de voitures et des bouchons envahirent les abords de la capitale comme ses principaux carrefours. Les piétons défilaient sur les trottoirs en rangs serrés.

Le vélo apparut aux yeux de nombreux Franciliens comme la meilleure solution. La mairie d’un arrondissement de Paris organisa une vente de vélos d’occasion, les magasins furent dévalisés, on fit sortir des caves les vieux clous. L’atmosphère était bon enfant. Cyclistes aguerris et novices se croisaient sans collision. Une certaine solidarité s’organisa sur roues, au moins au début. Le conflit permit à de nombreux cyclistes novices d’expérimenter les nouveaux axes vélo de la capitale : certains chantiers, de façon opportune, prirent fin au même moment, livrant de nouvelles voies sécurisées aux utilisateurs, telle l’autoroute cyclable longeant la rive gauche de la Seine.

Beaucoup se rendirent compte que la distance séparant leur domicile de leur lieu de travail n’était pas insurmontable. Des algorithmes toujours plus savants proposaient des itinéraires cyclistes performants.

Il n’y avait de toute façon pas le choix, en l’absence ou presque de tout RER, bus ou métro. La pratique du vélo s’étendit largement au sein du ministère, les cours intérieures et parking souterrains furent pris d’assaut. La bicyclette était devenue une denrée précieuse et convoitée. Les Vélib, système de vélos partagés, connurent leurs heures de gloire, avec des taux record d’utilisation (mais aussi, hélas, de vandalisme et incidents techniques). Les bornes mesurant le trafic cycliste dans les quartiers de la capitale s’affolaient. Le vélo régnait en maitre sur certains axes.

Mais dans les rues et sur les trottoirs, la situation vira rapidement à l’anarchie, et, parfois, au cauchemar.

Les premiers symptômes d’une lutte pour la survie sur le macadam parisien commencèrent rapidement à se faire jour. Les trottinettes électriques notamment effectuèrent une véritable percée, concurrençant les autres moyens de locomotion.

La bonne humeur des premières heures fit place à certaines manifestations d’incivisme et d’agressivité. Voitures, scooters, vélos, trottinettes, piétons : ce fut une ruée sans pitié, une lutte sans merci. Les accidents se multiplièrent, au rythme des prises de risque des uns et des autres. La circulation était devenue si dense que des embouteillages de vélos apparurent aussi. Les feux rouges n’étaient plus respectés par personne. Les coups de klaxon rageurs, insultes et doigts d’honneur devinrent plus fréquents qu’à l’habitude. On passa rapidement aux menaces, aux frictions voire aux altercations physiques, y compris entre cyclistes.

Bref, ces jours-là, la capitale et ses habitants, à bout, ne donnèrent pas toujours d’eux-mêmes leur plus beau visage.

Mais il y aurait un lendemain. A l’instar de la « grande grève » de 1995, de nouvelles vocations de cyclistes naitraient de cette situation. La cause du vélo avait indéniablement progressé. Les cyclistes donneraient l’exemple d’une circulation plus fluide et conviviale, et plus respectueuse des règles de conduite. Vélotaffer n’était plus réservé à quelques uns.